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Dorothea Lange

  • Published in Biographies

Dorothea Lange  (1895 - 1965)

Par Michel Lecocq 

"Personne n'a su qui j'étais ni même de quelle couleur était mon existence. Mais j'étais quand même là "

 

 

Dorothea Lange avait beaucoup de sensibilité, cette sensibilité des gens qui ayant eux mêmes souffert parfois même dans leur chair, savent de quoi ils parlent, savent surtout dans le cas de Dorothea quelle expression montrer et quel comportement adopter face à la misère et au malheur. Dorothea fut à bien des égards la photographe des pauvres et des déshérités, ce peuple du silence courageux et digne. C'est de celle façon là qu'elle s'exprimait le mieux. Nous allons voir pour quelles raisons son œuvre a eu autant d'impact.

"Jeunesse et désillusion"

photographieDorothea Lange, de son vrai prénom : Margaretha est née en 1895 dans le New Jersey au cœur d'une petite vile de Banlieue : Hoboken. Elle est l'aînée d'une famille d'immigrés allemands installés depuis deux générations aux États Unis : la famille Nutzhorn. Son frère martin est né 6 ans après. Au cours de cette courte période, sa vie insouciante d'enfant fut sans doute heureuse mais deux événements, par la suite, troublèrent cette insouciance.

En 1902, Dorothea contracte la poliomyélite, elle héritera hélas de cette maladie un boitement permanent à une jambe. Enfin alors qu'elle entre dans l'adolescence, son père - brillant avocat - quitte le foyer familial. Elle sera marquée à tout jamais pour des raisons bien diverses par ces coups du sort. Joan - sa mère - souhaitant alors se rapprocher de sa fille, l'inscrit à l'école d'état de New York suite à leur installation dans l'Eastside près de Manhattan.

C'est dans cette atmosphère que grandit Dorothea entre une mère aimante et travailleuse et une grand mère respectée mais l'école est difficile en raison d'un handicap qui ne lui permet pas de vivre l'esprit tranquille, en raison également d'un environnement culturel bien différent de celui qu'elle côtoyait jusqu'alors.

Dorothea finit par se désintéresser des études, ayant beaucoup de mal à s'intégrer à cette ambiance sociale trop éloignée de ces préoccupations. Les années au lycée de Wadleigh ne changent rien à cette situation : elle est bien seule et admet avoir eu beaucoup de mal à se faire des amis mais ces années de solitude, rétrospectivement, aiguisent indéniablement son sens de l'observation et lui apprennent à décrypter les nombreux messages visuels qui baignent alors son adolescence. D'autre part, imprégnée d'une volonté à toute épreuve : conséquence de ces années difficiles et handicapantes, elle ne renoncera jamais à son rêve d'alors : "je veux être une photographe".

"San Francisco, Rue Sutter "

photographieC'est ainsi qu'à l'age de 18 ans, sans grand bagage technique ni scolaire, Dorothea intègre une école de formation dans les arts visuels. Elle suit les cours de cette école pendant deux ans, ce qui lui permet d'avoir un premier aperçu des techniques de composition et de cadrage. Le travail en studio lui apporte également un bel aperçu de l'aspect relationnel que nécessite la photographie de portrait notamment.

Se sentant suffisamment armée pour pouvoir s'installer en toute indépendance, elle part vivre à San Francisco en 1916. C'est une nouvelle vie qui commence dans un milieu qui lui apporte enfin de grandes satisfactions. Elle s'inscrit très vite au club de photographie de San Francisco, pensant alors terminer sa formation sur le terrain auprès de gens talentueux et passionnés. Séduit par sa sensibilité et son regard très humaniste, ces derniers alors ne manquent pas de l'aider et en 1919, grâce aux dons d'amis proches, elle ouvre son propre studio de portrait, 540 rue Sutter.

 

"Les années 20 "

Le studio de Dorothea, rue Sutter devient très vite un lieu de référence en matière de photographie de par l'aspect très social des œuvres présentées en devanture du studio. Dorothea devient peu à peu - et au début bien malgré elle - la " photographe du peuple " et des pauvres gens : une image qu'elle conservera toute sa vie.

Dorothea est transformée. Bien loin de la petite file esseulée, elle entretient, au cours des années 20, des relations très amicales avec de nombreux photographes notamment Roy Partridge et sa femme Imogen Cunningham. Ils resteront très proches jusqu'à sa mort en 1965. Elle rencontre par leur biais son premier mari, l'artiste peintre Maynard Dixon de 20 ans son aîné. Maynard a une grande influence sur Dorothea aussi bien en tant qu'individu à la personnalité riche et très forte qu'en tant que photographe proprement dit.

Ils se marient très vite 6 mois plus tard au cours de l'année 1920. De cette union naît deux enfants : Daniel en 1925 et John en 1928. Dorothea partage alors son temps entre son rôle de mère et ses activités professionnelles qui prennent sous l'impulsion très vive de Maynard un aspect documentaire incontestable. Elle s'attache à montrer, sans exagération aucune, la simplicité et la pauvreté des gens du peuple dans leur contexte social. Il n'y a pas de mise en scène ou très peu, le regard est précis afin de montrer sans détours un milieu parfois ignoré des classes aisées de ce grand pays.

" Divorce, dépression et mariage "

photographieLa grande dépression de 1929 et l'effondrement de l'économie mondiale dans les années 30 l'oblige à prendre de nouvelles orientations, certaines certes bien imprévues. C'est ainsi que la photographie de studio devient par la force des choses bien banale et trop " clinquante " au milieu de la souffrance ambiante. L'échec de son mariage, qui alors balance entre suspicion et déchirement, amène Dorothea également à choisir une autre vie après son divorce prononcé en 1935.

Très touchée par le drame de la pauvreté, de l'abandon moral et physique d'une Amérique à la dérive, elle choisit donc tout naturellement de poursuivre son œuvre de témoignage déjà amorcée sous l'impulsion de Maynard, dans la plus pure tradition de photographes comme Lewis Hines ou Jacob Riis.

Très vite, ces photographies sont repérées et appréciées. Impressionné même, Paul Taylor, économiste à l'université de Berkeley, y voit pour sa part, un très grand intérêt souhaitant utiliser ce support novateur afin d'apporter des arguments forts à sa demande légitime de fonds envers les plus pauvres, auprès des services de l'état . L'association Taylor-Lange fonctionne très vite en raison bien sur de la qualité des rapports écrits mais également en raison de l'impact des photographies de Dorothea notamment sur les conditions de vie des ouvriers agricoles migrants nouvellement arrivés en terre californienne et bien souvent exploités, mal logés et mal nourris.

L'association Taylor-Lange aboutit également, au delà de l'aspect professionnel, à la naissance d'un amour sans faille. Ils se marient en décembre 1935.

C'est ainsi unis, qu'ils rencontrent en 1936, Roy Stryker, récemment nommé directeur de la section historique de l'administration de reclassement. Ce dernier, ayant pris connaissance de leur premier rapport et appréciant la qualité de cette association, engage Dorothea comme photographe d'état afin de poursuivre en terre californienne son travail de reportage et de documentation dans le cadre de la politique de redistribution des richesses de l'état.

Dorothea intègre alors l'une des plus talentueuses équipe de photographes de l'époque où interviennent en particulier Walker Evans, Ben Shahn et Russel Lee. Elle participe ainsi à cette mission de service public pendant 8 ans, faisant de son mieux pour que le message visuel de ces années de misère puis de guerre (après l'attaque sur Pearl Harbor) soit le meilleur possible. Grâce à cela, elle est devenu l'une des photographes les plus appréciées de sa génération et son œuvre a été pendant cette période très largement diffusée à des fins artistique bien sur mais également à des fins de propagande.

Cette reconnaissance s'est faite, hélas, au détriment de sa vie de famille et notamment au détriment de l'éducation de ces deux enfants John et Daniel bien souvent laissés chez des amis puis ensuite à l'internat pendant de longues semaines sans voir leur mère. Ils gardent de ces années une profonde blessure et une certaine rancœur envers Dorothea.

En 1943, en raison de désaccords profonds avec l'état sur la façon d'aborder certains sujets (le traitement des américains d'origines nippones, en particulier par le gouvernement fédéral), en raison également de problèmes de santé récurrents depuis quelques mois, Dorothea présente sa démission.

" Une femme condamnée "

Par la suite, Dorothea poursuit tout de même avec assiduité ses activités photographiques malgré des alertes gastriques et intestinales douloureuses qui la poursuivront jusqu'à sa mort. Elle effectue de nombreux voyages avec son mari dans les années cinquante notamment en Égypte, en Irlande, au Viêt-Nam et en Amérique Latine. Elle n'est également pas absente quand il s'agit de produire des essais photographiques de grande qualité dont certains ont les honneurs du magazine " Life ".

photographieDorothea est enfin récompensée de ces dures années de labeur sur le terrain par l'intermédiaire de nombreuses expositions qui lui rendent un hommage vibrant au musée d'Art Moderne de New-York : le célèbre M.O.M.A. grâce à l'impulsion d'un autre grand photographe, Edward Steichen : Soixante impressions par six femmes photographes - 1949 La famille de l'homme - 1952 Les années amères - 1962.

Mais la plus belle récompense est à venir. Souhaitant organiser une exposition rétrospective définitive du travail de Dorothea, John Szarkowski, directeur de la division photographique du M.O.M.A., lui demande au début de l'année 1964 de travailler à ce projet. C'est la consécration quand nous savons que seulement 5 photographes auparavant ont eu cet honneur : Paul Strand, Walker Evans, Edward Weston, Henri Cartier-Bresson et Edward Steichen. Dorothea accepte évidemment, se sachant alors condamnée par un cancer de l'œsophage. Elle met les 14 derniers mois de sa vie à rassembler ses souvenirs et ses œuvres pour que cette exposition soit un véritable adieu. Elle ne verra pas l'exposition programmée en janvier 1966, elle meurt le 11 octobre 1965 des suites de sa maladie.

Dorothea Lange en 11 dates

1895 : Dorothea Lange, de son vrai nom Margaretha Nutzhorn voit le jour à Noboken - New Jersey
1902 : Dorothea contracte la poliomyélite qui la laissera infirme d'une jambe
1913 - 1914 : Dorothea suit des cours d'art visuel pour devenir photographe
1919 : Dorothea ouvre son propre studio de portrait à San Francisco
1920 : Dorothea se marie avec Maynard Dixon, ils divorceront 15 ans plus tard
1929 : jeudi 24 octobre à Wall Street, crack boursier et début de la grande crise
1935 : Dorothea rencontre Paul Taylor, ils se marient en décembre de la même année
1936 : Dorothea est engagée comme photographe d'état
1943 : Dorothea arrête ces activités photographiques auprès de l'administration d'état
1964 : Dorothea commence, au cours de l'année, à travailler sur la rétrospective qui lui rendra hommage au M.O.M.A.
1965 : 11 octobre, Dorothea meurt des suites d'un cancer de l'oesophage.

Dorothea LANGE en 5 livres

1 - Dorothea Lange, photographie d'une vie de Dorothea Lange, Robert Coles Könemann Relié - 183 pages (10 décembre 1998) 2 - Dorothea Lange de Mark Durden, Dorothea Lange Phaidon Broché - 125 pages (22 juin 2001)

3 - Dorothea Lange : le cœur et les raisons d'une photographe de pierre Borhan Seuil Relié - 261 pages (21 mai 2002)

4 - An American Exodus : a record of human érosion de Dorothea Lange, Paul Taylor Jean Michel Place Broché - 160 pages Nouv. edition (10 novembre 1999)

5 - DOROTHEA LANGE ; THE HUMAN FACE de Henri Mayer, Naomi Rosenblum, Sam Stourdze NOIR ET BLANC (juin 2005)

Dorothea Lange sur la toile

http://www.dorothea-lange.org/
C'est le site officiel où nous retrouvons, bien sur, l'œuvre de DOROTHEA, il est très bien fait et très complet mais hélas comme la plupart des sites officiels de photographes étrangers : il est en anglais.

http://www.loc.gov/exhibits/wcf/wcf0013.html
Ce site parle de l'action de certaines femmes militantes pendant la deuxième guerre mondiale. Il est impossible de ne pas rencontrer Dorothea Lange. Les informations données sont très intéressantes et forment un complément indispensable pour celui qui veut mieux connaître la personnalité de Dorothea.

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique par Michel Lecocq
Photographies d'auteur
Site : http://www.image-michel.com
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