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Claude Raimond Dityvon

  • Published in Biographies


CLAUDE RAIMOND DIT YVON , alias CLAUDE DITYVON
« La photographie est un art intimiste, comme la poésie dans la littérature, un langage un peu abstrait qui demande une disponibilité, un regard ouvert, sans a priori un regard d'enfant. » Claude Dityvon

Claude Raimond Dit Yvon  est né en 1941, à La  Rochelle.

Il a un frère, Lulu.
En 1942, son père ouvrier, est emmené par la Gestapo, et meurt en déportation. Sa mère lave le linge des marins, et gagne difficilement sa vie.
Il passe son enfance dans le quartier St Nicolas.

Il raconte:

photographie« Quand j'étais môme, morveux, le lance-pierre accroché à la ceinture, j'adorais me balader avec mes copains sur les quais de La Rochelle. Des méduses abandonnées, offertes, nous servaient de cibles. Des marins, parfois, nous prêtaient leurs barques. On apprenait à godiller au fil de l'eau sale et mazouteuse.
Dans les parcs qui entourent la ville, accrochés dans les branches, le jeudi nous guettions les scouts bien propres, nous ne les aimions pas. Ils étaient les fils de riches armateurs ou autres propriétaires de maisons cossues, cachées par les hauts murs. Gosse de pauvres, très tôt, j'ai ressenti et subi les différences de classes sociales.
Mon frère et moi étions sauvagement beaux, indépendants, libres. Gosses de la rue à nous heurter les genoux aux angles des murs, nous jouions à nous faire peur. Pour épater les autres, je marchais sur les mains et je voyais le monde à l'envers. Dans l'anonymat et sans le sou, j'avais ce besoin de jalonner ma différence.
Adolescent j'ai beaucoup lu: Rimbaud, les romanciers américains, russes, et surtout Le Grand Meaulnes et Le Petit Prince. J'ai découvert le jazz autour d'un juke-box, à la maison seule trônait une antique TSF.  Et puis les balades à n'en plus finir, le jour, la nuit, à convaincre les copains que le jazz be-bop était la plus belle musique du monde parce que le swing en était l'âme, le balancement entre deux notes, la respiration, l'état du silence, de la retenue, du rêve, l'être et le non être.
Après ce putain de non-service militaire et cette pourrie de guerre d'Algérie, ma mère m'a dit « Tu as grandi, que vas-tu faire ? »
1962 : «Je suis monté à Paris, paumé, timide; d'en haut je n'ai rien vu et me suis perdu.
Mais fou de cinéma, je me suis refait une santé : Murnau, Von Stroheim, Vigo, Resnais, Antonioni, Olmi, Renoir, Bergman, Chaplin, Tati, Keaton  etc. m'ont nourri. J'ai compris la signification de l'image. Rue de la Huchette j'ai écouté Jackie Mac Lean et Chet Baker. Chet était beau comme Gérard Philipe. Je me suis mis à voyager avec le murmure et le sens des
images.
Un dimanche de novembre j'ai croisé une dame. Nous nous sommes devinés. Aujourd'hui la vie nous la partageons ensemble. Un soir elle m'offrit une boite à images « Tiens me dit elle, à toi de jouer. Claude tu es grand maintenant ».

J'avais envie d'évasion, de terrains d'aventure : le bidonville de la Courneuve me permit de rencontrer un montreur d'ours et sa famille.
Autour des pneus abandonnés qui flambaient, des gosses hirsutes, sauvages ricanaient de moi. Au delà des baraquements construits à la va-vite se dessinaient de longues chaînes d'immeubles HLM.
En échange de quelques vêtements, je fus admis sur leur territoire. Mes premières images furent intenses, sans misérabilisme. Cette expérience m'apprit beaucoup. Sans le savoir je traçais déjà et définissais une écriture visuelle. Je m'inventais un regard.
Et puis ce furent les événements de Mai 68. Paris qui craque, qui flambe, qui hurle. Je côtoyais le beau, le sublime, le flamboyant, la brutalité, le mensonge politicard.  Je compris à cette époque ce vers quoi je me destinais : m'engager à construire une longue fresque sur l'homme et son quotidien. Définir un cadre, un espace dans lequel il se meut. Tenter de saisir ses harmonies secrètes.

Aujourd'hui, la lumière des rues a changé : les tours, les chaînes interminables d'immeubles sans saveur, compartimentées, rugueuses, diffusent une luminosité froide, opaque. Doisneau, Ronis, Boubat, Cartier- Bresson etc. … ont été les derniers témoins de cette atmosphère particulière des années 50. Un soleil qui s'accrochait aux murs délabrés et lézardés et qui luisait sur les pavés crasseux. Plus de mômes en galoches et culottes courtes, plus de concierges bavardes et curieuses devant leur porte cochère, plus de sonnettes, sacré Doisneau ! Je t'embrasse. Plus de ces ambiances dominicales quand les familles partaient en banlieue s'époumoner. Dans les quartiers populaires, la misère était là implacable, mais se dégageait un art de vivre, d'entraide et dans les regards de la malice et de sacrés rêves dans la tête.

Je déambule aujourd'hui au hasard des rencontres. Je deviens chasseur à l'affût, en prise directe avec une réalité infiniment mobile et fugace.  Je m'arme d'une longue patience, libre, disponible, je regarde l'homme dans sa mouvance, inquiet, stupéfait. Je marche à la lisière du réel et de l'imaginaire.  Je photographie, comme l'écrit Jean-Louis Sagot-Duvauroux, « la manière dont les hommes habitent leur corps, de leur embarras, de leur grâce, de leur vie chaque fois singulière, un espace prétendument construit pour eux et qui semble parfois tellement humain ». J’étais dans un trou aux parois tellement lisses que j’avais toutes les peines du monde à imaginer sortir de là. Longtemps, j’ai eu honte de mes parents, honte de dire que j’étais le fils d’un ouvrier. »

1962, il monte à Paris, où il fréquente la cinémathèque  de la rue d'Ulm, et découvre les films muets, d'Erich von Stroheim, de Murnau, ou de Jean Vigo.  Ensuite, au travers de la filmographie d’Alain Resnais, d’Antonioni, d’Ermano Olmi, de Jean Renoir, d’Ingmar Bergman, de Charlie Chaplin, de Jacques Tati, et de Buster Keaton, il puise la matière de son œuvre photographique. La rencontre de sa femme, Christiane, surnommée Chris, lors d’un séjour à Paris, alors qu’il à 24 ans, va lui faire découvrir la photographie.

1965, c’est elle, qui lui offre son premier appareil photo, un Asahi Pentax 24x36.
Il raconte : « Ça m’allait bien. J’ai toujours été un contemplatif. Enfant, j’étais capable de rester des heures les mains sous le menton. J’aime regarder, voyager, même si je ne suis pas un bourlingueur. Ça doit être mon côté proustien ».

Sa femme raconte: « Je l'ai connu, il passait ses journées à la cinémathèque, et dès qu'il a fait ses premières photos, il ne connaissait même pas un nom de photographes, le seul dont il me parlait c'était Chris Marker, le cinéaste. Et dès ses premières photos, il me disait  ça c'est Rossellini, ça ; c'est Murnau, etc., etc. C'est moi qui travaillait dans la mode, voyant qu'il ne savait que faire dans la vie,  à part peindre des appartements, qui lui ai offert un Pentax, et l'ai envoyé commencer à photographier, entre 2 coups de pinceaux. »

Il travaille comme pigiste pour le journal Constellations.

1967 : Il s’embarque  sur un chalutier, à La Rochelle, pour dix-sept jours de mer. Il affronte le froid, le vent et la fatigue, le quotidien des marins pécheurs, et en rapporte de belles images. La même année il entame son premier reportage  photographique, avec une plongée dans le bidonville de La Compa à La Courneuve.

Il réalise ensuite un reportage sur la vie des pécheurs de La Pallice.  Il dit:« À l'époque, j'étais directeur de sage à La Rochelle. C'est à ce titre que j'ai pris ces photos sur le monde du travail rochelais pour faire du stock pour l'agence. »  Ce sera ensuite les ouvriers d'Alsthom à Aytré, les travailleurs de la mer à Esnandes et La Pallice ou encore des paysans à Sainte-Soulle.
Reportage sur l’usine d’horlogerie Lip.

1968 : Il photographie les événements de Mai 68. Ce travail, lui vaut le Prix Niepce, en 1970.

1972 Claude devient l’un des membres fondateurs de l'agence de presse photographique VIVA, au côté d’Alain Dabgert, Martine Franck, François Hers, Richard Kalvar, Jean Lattès et Guy Le Querrec. Après cette période faste, il se tourne vers une photographie d’auteur, après une bref incursion dans le milieu cinématographique, où il collabore avec différents réalisateurs dont Maurice Pialat, comme photographe de plateau.

1985  Album de tournages, un petit livre  publié par Les Cahiers du Cinéma, retrace l’ambiance de dix films auxquels il a participé.

Claude Dityvon était un artiste pur et dur, et ses choix de ne faire aucune concession, en choisissant des sujets pas commerciaux, lui ont valu de vivre éloigné du petit monde de la photographie. Il entretenait néanmoins une amitié avec Henri Cartier-Bresson, Willy Ronis, et Raymond Depardon.

1991 : Il réalise Canal du Nord, une commande du CRP  (Centre Régional de la Photographie Nord Pas-de-Calais) dans le cadre de la Mission photographique transmanche. Il embarque à bord d’une péniche, et  débute un voyage à travers les canaux du nord de la France, pour photographier les bateliers. Pierre Devin, alors responsable  du Centre de la Photographie écrit dans la préface du livre que Dityvon est par trop oublié.

Claude Raymond Dityvon, plus connu aujourd’hui sous le nom de Claude Dityvon, est un photographe incontournable de la photographie contemporaine française, cependant pour des raisons obscures, il est injustement occulté, y compris des ouvrages de références de la photographie. Heureusement, Olivier Tacheau, s’emploie actuellement à l’archivage de son œuvre photographique, que l’on pourra bientôt redécouvrir. En effet, le fond Dityvon est aujourd’hui conservé à la bibliothèque universitaire Saint Serge, à Angers, dans une superbe médiathèque, qui vient de faire l’objet d’importants travaux. Très prochainement un accès en ligne permettra d’apprécier son fabuleux travail.

Gageons, qu’ainsi, de nombreuses expositions accompagnées d’un ouvrage monographique conséquent pourront voir le jour, pour enfin redécouvrir un photographes dont l’œuvre est fascinante à bien des égards. Je vous invite à aller voir la très belle exposition intitulée Un monde oublie qui se tient actuellement à la Maison Robert Doisneau de Gentilly en région parisienne jusqu’au 30 janvier 2011.

Pour en savoir plus, allerzvisiter le site Web www.maisondelaphotographie-robertdoisneau.fr.

Annie-Laure Wanaverbecq, la directrice artistique de ce lieu, rend un hommage à Claude Dityvon, ce qui nous permet de retrouver la grâce et la poésie de ses images en noir et blanc.

Dytivon avait aussi des talents d’écritures.
En voici un extrait:

"Des tunnels que j’arpente depuis si longtemps, je distingue enfin, après des tâtonnements multiples, cet homme qui marche inspiré des sculptures d'Alberto Giacommetti, espoir de vie, de renaissance. Mal à l’âme, empli d’incertitudes, l’œil enfin se met à saisir l’impalpable, l’indicible, le fantastique. Mon approche s’est métamorphosée.  La nuit tout à coup s’illumine imperceptiblement. Des silhouettes muettes figées se meuvent comme un bruissement infime, doux, fugace. J’entends distinctement, comme des chuchotements… «  et si nous parlions d’amour » !
Enfin libre, visiteur inquiet, mais délibérément présent et disponible, voyageur aux pays des merveilles, à la croisée du chemin aux mille miroirs, je traverse des paysages où le corps se confond avec l’infini. Près de la mer, miroir de l’âme, un visage aimé apparaît, s’évapore. L’eau, fluide et libératrice m’invite au rêve.
Comme un ricochet je glisse léger au fil des vagues. Toute cette tentative, alchimie d’une nouvelle esthétique crée l’harmonie entre ces éléments pour atteindre une grande fluidité et un langage poétique.
Je me place au bord du monde, en retrait du bruit et de la fureur. Je suis dans la fragilité, elle m’accompagne. "
Claude DITYVON

Pour conclure, on se souviendra que Claude Dityvon a été l’un de ceux qui ont créé de fabuleux documents en noir et blanc et en couleur sur les événements de Mai 68. Il nous a laissé une œuvre riche et originale. Il est cependant, à ce jour, injustement oublié par les grandes institutions de la photographie.

Il est décédé le 3 juin 2008, à l’âge de 71 ans .

A quand, une grande exposition aux Rencontres  Internationales de la Photographie d’Arles pour lui rendre hommage ?

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique par Roland Quilici
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