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Michael Kenna

  • Published in Biographies

Michael Kenna a créé un style qui a fait nombre d’adeptes.

Souvent copié, il n’en reste pas moins le créateur d’une imagerie photographique d’une grande finesse.

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Je vous invite à aller passer un merveilleux moment, en allant vous plonger dans l’univers de Michael Kenna, photographe atypique et par ailleurs si attachant, par la modestie dont il fait preuve devant le succès qu’il rencontre, succès qui ne se dément pas au fil du temps.

A noter également qu’une exposition de ces photographies sur la ville de New-York à la galerie Camera Obscura, dans le 14 ardt de Paris s’offre à vous.


Michael Kenna est né le 20 décembre 1953, à Widnes (Cheshire), au Royaume Uni.

Il est le plus jeune garçon d’une famille modeste, catholique, d'origine irlandaise, qui compte six enfants. Son père, Walter,  exerce la profession d’entrepreneur en bâtiment.

Dans cette petite ville du nord-ouest industriel de l'Angleterre, située entre Liverpool et Manchester, haut lieu des industries pétrochimiques et pharmaceutiques  du nord-ouest de l’Angleterre, presque tous les membres de sa famille sont employés de l’usine locale, et il n’y a pas d’artiste.

Garçon solitaire, ses terrains de jeux se composent du stade de Rugby, ou il encourage les « Widnes Vikings », l’équipe locale, chaque semaine, mais aussi de parcs, de rues, de stations de chemin de fer, d’usines et d’églises vides, qui deviendront autant de sujet photographiques.

1965, il a 10 ans et demi, lorsqu’il annonce à ses parents, qu’il veut devenir prêtre, et six mois plus tard, il entre comme pensionnaire au collège Saint Joseph d’Upholland.

Attiré par les rituels et les cérémonies religieuses, il est enfant de chœur, et suit des études dans cette école de séminaristes jusqu’à dix sept ans.

En 1966, il découvre la photographie, avec un petit appareil 35 mm, Diana, en plastique. Il raconte :

« Vers l’âge de onze ou douze ans, je bricolais un peu, et je me suis mis à faire des photos de mes amis, de ma famille, etc... Et j’ai même appris à développer mes films moi-même, et à faire des tirages basiques dans une chambre noire."

Quatre années plus tard, il abandonne l’idée de la prêtrise, mais poursuit néanmoins ses études dans l’austère ambiance qui règne dans cette « boarding school » d’un genre particulier jusqu’en 1972.

Doué pour la peinture, et les mathématiques il opte pour une carrière artistique à la Banbury School of Art au nord d'Oxford.

Il y étudie la peinture, puis la photographie, pendant une année, et se rend compte qu’il n’a aucune chance de survivre, comme artiste peintre, son premier choix, et se tourne alors vers la photographie.

"En1972, alors que  je suivais un cours de tronc commun à l’école d’Art de Banbury dans le comté d'Oxford en Angleterre, j’ai été initié à la notion que la photographie pouvait être un moyen  d’expression personnelle ou d'exploration visuelle. A partir de cet instant, j'avais découvert ma vocation. Je pense que dès le début la curiosité a été l’une de mes motivations principales ; l’appareil photographique me permettait simplement de visualiser les résultats de façon quasi instantanée. »

En 1973, il rentre au London College of Printing, en s’inscrivant dans les sections de graphisme et de photographie. Admis dans le cursus "photographie", il passe trois ans, à apprendre les divers aspects du métier, avec  la pratique de la mode, la nature morte, le reportage, persuadé qu’il peut mener de front l’aspect alimentaire, et sa vision personnelle faite de  photos de paysages de Richmond, la banlieue Londonienne où il réside.

De 1973 à 1977, il est l’assistant du photographe Anthony Blake. Il exerce également comme tireur noir et blanc pour ce photographe publicitaire, et travaille ensuite dans un laboratoire couleur.

Il gagne sa vie avec des commandes commerciales, ses photos de paysage ne sont alors qu’un hobby.

1976 : il rencontre l’univers du photographe Bill Brandt, figure célèbre de la photographie contemporaine anglaise dans l’exposition intitulé « Land » que ce dernier sélectionne pour le Victoria et Albert Museum de Londres. Le travail de Brandt le conforte dans son désir de photographier des  paysages, souvent de nuit, dans lesquels l’architecture prend une place importante, et dans lesquels l’humain est toujours absent, un peu comme celui à qui il voue une admiration sans borne (Londres de Nuit, Arts et Métiers Graphiques, 1938).

A ses débuts il a recourt à des ambiances pictorialistes, utilisant la brume à la manière de Turner ou le romantisme d’un William Blake.Ses choix se portent sur la région des Cotswalds, ou les gondoles vénitiennes et les jardins situés à la périphérie de Paris, en hommage à sa deuxième influence, Eugène Atget (Vaux le Vicomte, Versailles, le parc de Sceaux, le désert de Retz, Marly-le-Roi).

A l’instar de nombre de photographes, il pense qu’il n’y a pas de honte à travailler dans le secteur de la publicité, et à avoir une vision d’artiste.

Lorsqu’il étudie l’histoire de l’art, il découvre des peintres tel Casper David Friedrich, John Constable ou Joseph Turner, mais il s’imprègne aussi d’œuvre d’artistes ayant utilisé la photographie, la sculpture, ou la poésie.

Eugène Atget, Emerson, Alberto Giacomelli, Josef Sudek, Harry Callahan, Charles Sheeler, Alfred Stieglitz, Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Ruth Bernhard, sont également parmi les photographes qu’il affectionne, et qui l’inspirent.

Après avoir découvert les nombreuses galeries photographiques New-Yorkaises, en 1976, lors d’un voyage d’étudiant, il réalise que la fine art photography, entendez la photographie dite “créative” peut se vendre.

A cette époque, Londres ne compte qu’un seul lieu où présenter des photographies, la Photographers' Gallery.

Avec l’idée en tête qu’il y a une possibilité de vivre en vendant ses photographies, en1977, il décide de quitter l'Europe, pour s’aventurer à San Francisco.

Il squatte le séjour d’un ami pour dormir, et gagne sa vie avec divers petit boulots, comme coursier à bicyclette, peintre, ou employé d'un atelier d’encadrements d'art.

Sa première exposition a lieu à l’Equivalents Gallery, de Seattle, (Whashington) et à la Banbury School of Art, en Angleterre.

Par un heureux concours de circonstance, il rencontre Ruth Bernhard, (1905-2006) par le biais de Stephen Wirtz, un galeriste de renom de San Francisco. Cette célèbre photographe d’origine berlinoise dont il devient le tireur de 1979 à 1987 reste connu pour ses natures mortes et ses photos de nus. Pendant huit ans, ils partagent tous deux la passion respective du tirage photographique, et se lient d’amitié.

Stephen Wirtz, le représente depuis 1983.

1981, il reçoit le prix Imogen Cunningham à San Francisco.

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Le développement des films est la seule étape qui ne le passionne pas, dans la totalité des processus de création qui font son travail. C’est la raison pour laquelle il confie ce travail à un laboratoire. En dehors de cela, il affectionne le tirage des épreuves, l’étape primordiale pour lui, pour  conjuguer les aléas de la technique et l’interprétation du négatif sous la lumière de l’agrandisseur. Il se passionne, au point de devenir un expert, n’hésitant pas à passer des nuits entières pour façonner l’épreuve qui lui donne satisfaction. Il travaille exclusivement en argentique noir et blanc, avec un appareil moyen format 6x6 légendaire de marque Hasselblad qui reste suffisamment maniable et léger lors de ses nombreux voyages, souvent dans des conditions climatiques dantesques, comme pour ses séries réalisés en hiver, à Hokkaido, au Japon, par moins 20 degrés.

La patience et l’endurance dont il fait preuve dans son travail photographique s’apparente à celle du coureur de fond qu’il est lorsque qu’il s’engage sur les marathons des grandes villes américaines, comme celui de New York , de Boston , ou de San Diego. Il en compte 48, à son actif.

Michael Kenna est passionné par le voyage, et la nature. Il laisse une part importante à l’imprévu, et aux accidents photographiques. Il affectionne l’interprétation de ce qu’il voit ou de ce qu’il perçoit.

« Je préfère le pouvoir de la suggestion à celui de la description.En photographie, pour moi, il ne s'agit pas de copier le monde. Je ne suis pas vraiment intéressé par la réalisation d'une copie fidèle de ce que je vois autour de moi. Je pense qu'un des principaux atouts de la photographie, c'est non seulement sa capacité d'enregistrer une part de l'univers, mais aussi d'intégrer le sens esthétique du photographe. Le résultat de cette combinaison est une interprétation, et c'est cette interprétation qui est intéressante, à mon avis, quand le sujet passe au travers du filtre de l'esprit d'un individu et en sort changé, et non la duplication ou l'enregistrement de quelque chose ».

Ce qui l’intéresse, n’est pas tant de prendre une photographie, mais plutot de faire partager la sensation physique et spirituelle de l’expérience qu’il a vécue au moment, où il a réalisé cette prise de vue. Chacune de ses images vendues au travers des nombreuses galeries qui le représentent, sont tirées par ses soins, puis subissent un léger virage Sépia. Elles  font l’objet d’une série limitée de 45 exemplaires numérotés et signés auxquels s’ajoute 4 épreuves d’artiste. Les tirages sont de petit format 8x8 inches (20x20 cm, environ) avec parfois des tirages plus grand en 20x16 inches (40x50 cm).

Il a  notamment collaboré avec Ansel Adams, le plus célèbre des photographes de paysage, durant un séminaire donné à Carmel, en Californie, en qualité d’assistant technique, confirmant son appartenance à la confrérie restreinte des meilleurs spécialistes du genre.

Durant les années 80 il choisit comme sujet divers sites industriels, avec notamment la centrale nucléaire électrique de Ratcliffe (2,000 mégawatt) dans le comté de Nottingham. En 1983, le Centre Georges Pompidou utilise une de ses photos pour l’affiche de l’exposition Arbres.

Il entame une recherche sur Le Désert de Retz, un parc du XVIIIème siècle situé à l’ouest de Paris, en bordure de Marly le Roi (78).Il s’intéresse également au parc du château de Versailles au travers de ces jardins dessinés par Le Nôtre.

1986, il retourne photographier la province du Lancashire et du Yorkshire, en hommage à Brandt. A partir de cette date, il se consacre exclusivement à son œuvre, multipliant les expositions et les publications avec Chris Pichler l’éditeur des éditions Nazraeli, qui lui accorde son indéfectible confiance. Cette même année, après avoir visité le camp de Natzweiler-Struthof, près de Strasbourg, il décide de faire des images de pas moins de 27  camps de concentration nazis, ce qu’il débute à partir de 1989. Son désir de s’intéresser à cette page sombre de notre histoire, débute par la vue d’une photographie qui représente une montagne de blaireaux, prise par l’un de ses camarades de classe, dans un camp de concentration en Pologne.

Auschwitz, Sachsenhausen, Lublin-Majdanek, Ravensbruck, Buchenwald et tous ces autres noms qui résonnent douloureusement dans nos mémoires constituent bientôt quelques 6000 négatifs, et tirages. Il en fait don à l’état Français, en l’an 2000, par le biais de l’association Patrimoine Photographique.

Sur une période de 12 années Michael Kenna visite souvent plusieurs fois ces lieux, ce qui donne jour à un émouvant ouvrage intitulé « L’impossible oubli »  aux Editions Marval, en janvier 2001.

En 2000, il est décoré de l'ordre de Chevalier des Arts et des Lettres.

1992, il jette son dévolu, sur une aciérie, un maillon du complexe industriel Ford,  « The Rouge Study » à Dearborn dans l’état du Michigan.

Après cinq voyages au Japon en 2001 et 2002, un superbe livre intitulé « Hokkaido » voit le jour en 2003. Cet ouvrage scelle définitivement la notoriété du photographe.

Ce pays reste un des lieux préféré, et il continue de le photographié.

Représenté par plus d’une vingtaine de galerie dans le monde, il vit plusieurs années à San Francisco, à Seattle, puis à Portland, (Oregon) en 2004.

Il réside aujourd’hui de nouveau à Seattle.

La réponse de Michael Kenna à une interview donnée en 2006, à Lynne Eodice, reprend la réponse qu’il m’a faite, en partie lors de notre entretien à la BNF.

« J'aime travailler avec le moins de contraintes de temps possible, sans personne qui me regarde, ou qui me pose des questions, sans téléphone, etc...

Lorsque je me rends sur place, je ne sais jamais à l'avance si j'y serai pendant cinq minutes ou pendant cinq jours.L'inspiration dépend de la lumière, de l'atmosphère, du sujet et de la façon dont le photographe les appréhende.

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Etre créatif veut souvent dire savoir reconnaître et suivre une piste, l'explorer même si l'on n'est pas tout à fait convaincu qu'elle mène quelque part, arriver parfois à des impasses, revenir sur ses pas et recommencer. Etre créatif  pour moi veut souvent dire photographier des choses d'une façon qui peut sembler totalement ordinaire au moment de la prise de vue, mais qui peut se révéler ensuite tout à fait extraordinaire. L'inverse arrive en fait plus fréquemment.

La créativité signifie étre ouvert, écouter ce qui vient de l'intérieur comme de l'extérieur, quelque chose qui peut s'avérer trés difficile lorsque vous regardez votre montre. Il est important d'étre attentif et concentré, ce qui pour moi veut en général dire être seul, loin de toute distraction. Dans le jargon des coureurs de marathon, on appelle cela entré dans la "zone ", un point de totales concentration et relaxation simultanées. Je suis convaincu qu'on peut atteindre cela en photographie aussi, et c'est une expérience mentale très satisfaisante et très productive.

Au delà de tout ce dont j'ai parlé précédemment, ce que j'aime sincèrement c'est voyager. J'ai toujours voyagé et j'espère pouvoir continuer à le faire le plus longtemps possible. Il y a tellement à voir et à vivre dans ce monde, et il nous est accordé si peu de temps. C'est une joie et un privilège de voyager, et le voyage à un rôle très signifiant dans ma vie. »

Il s'est également forgé une réputation dans le domaine de la photographie publicitaire, qui lui a permis de collaborer avec de nombreux clients. Il se consacre à son travail personnel, ce qui ne l’empèche pas d’honorer des commandes, notamment pour la célèbre banque HSBC, ainsi que pour la collection photographique du conservatoire du littoral.

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique par Roland Quilici
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