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Gisèle Freund

  • Published in Biographies

Par Roland Quilici

Retrouvez les livres de photographie de ou sur  Gisèle Freund, sur l'espace shopping .

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«Révéler l'homme à l'homme, être un langage universel, accessible à tous, telle demeure, pour moi, la tâche primordiale de la photographie.» Gisèle Freund

«  La culture pour un photographe est bien plus importante que la technique. » Gisèle Freund

« Personne ne se voit tel qu'il paraît aux autres. Nous habitons notre visage sans le voir, mais nous exposons cette partie du corps au premier venu qui nous croise dans la rue. » Gisèle Freund

Gisèle Freund est né à Schöneberg, dans les environs de Berlin, le 19 décembre 1908 dans une famille aisée d’origine juive allemande. Son père Julius Freund, dirige une affaire industrielle de famille. Il est aussi un fervent collectionneur d’art. Sa mère, Clara, est issue d'une famille d'industriels.

Pour son quinzième anniversaire, en 1923, son père lui offre son premier appareil photo, un Voïgtlander de format 6X9, avec lequel elle fait ses premières photographies. Il l’initie à la photographie en lui montrant les images du photographe Karl Blossfeldt, et lui fait découvrir les musées qu’elle dévore. Sa mère lui impose une année dans une école où elle apprend à langer les bébés, avec l’espoir qu’elle ne soit pas reçue à son baccalauréat. Ayant obtenu l’examen, son père lui offre un Leica. Elle s’engage alors dans des études de sociologie et d’histoire de l’art à l'université de Francfort, puis à Fribourg, de 1931 à 1933 à l'institut für Sozialforschung (Institut de Recherche Sociale). Elle a pour professeur Théodor W. Adorno, Karl Mannheim et Norbert Elias. C’est à l’université qu’elle fait connaissance de Walter Benjamin, célèbre philosophe avec qui elle entretient des rapports d’amitié.

Elle s’engage contre le National-socialisme, en rejoignant les Jeunesses socialistes et exprime son opposition au nazisme par son témoignage photographique.

En mai 1933, avertie d'une arrestation imminente d'étudiants, elle  quitte Francfort, pour fuir à Paris, lieu qu’elle affectionne.

Elle y arrive le 30 mai, sans le sou, avec pour unique bagage, une valise, son Leica et des pellicules attachées autour de la taille.

Elle  s'inscrit à l’université de la Sorbonne pour continuer ses études. Elle est la première à publier une thèse de sociologie sur la photographie en France au XIXe siècle, ce qui à cette période est novateur, la photographie étant considérée, comme une discipline des moins sérieuses.

Elle dit : « À cette époque, j'avais une vingtaine d'années et j'étudiais la sociologie et l'histoire de l'art. Pour payer mes études, j'avais commencé à faire des reportages photographiques et des portraits, grâce à un petit Leica que mon père m'avait offert quelques années plus tôt. Je ne me doutais pas, à ce moment-là, que la photographie deviendrait mon métier.» Extrait de « Trois jours avec Joyce » de Gisèle Freund chez Denoël éditeur.

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Pour gagner sa vie, elle travaille à la Bibliothèque Nationale. Par passion, elle choisit de faire des portraits d’écrivains qui devenus célèbres lui apportent une reconnaissance internationale. Elle dit : « Paris était redevenu un des centres intellectuels et artistiques où se brassaient toutes les opinions et où naissaient les idées. Je photographiais la plupart de ces écrivains et artistes, mais je faisais aussi de nouvelles photos de ceux, maintenant célèbres, que j’avais connus avant-guerre, tel Henri Michaux ou Jean-Paul Sartre.

Il existe très peu de photo de Michaux. Je crois qu’il n’y a que Brassaï et moi-même qui ayons eu la chance de le photographier.

- Pourquoi refusez-vous toujours de poser ? Lui demandais-je.

- Ceux qui veulent me voir n’ont qu’à me lire, mon vrai visage est dans mes livres. Sans doute faut-il voir dans cette réponse la volonté de ne livrer au public qu’une image qui soit elle-même une création du poète plutôt que l’aspect physique dû aux hasards de l’hérédité et de l’âge.»

Gisèle Freund in (Le monde et ma caméra).

Elle cherche à devenir l’assistante de Man Ray, mais refuse devant le salaire de misère qui lui est offert. Elle entre alors comme assistante chez Florence Henri (photographe), mais devant son refus de retoucher ses portraits, elle se voit remerciée.

La chance lui sourit lorsqu’elle rencontre Adrienne Monnier, dans sa librairie. Cette militante féministe, figure de proue du milieu littéraire, va beaucoup l’aider. A la tête d’une librairie très en vue, et d’une petite maison d’édition appelé « La Maison des Amis des Livres », située rue de l'Odéon à Paris, cette femme devient son mentor. Elle lui fait rencontrer André Malraux qui lance sa carrière en 1935, avec la commande d’un portrait d’illustration à l’occasion de la réédition de son célèbre ouvrage, « La Condition humaine », qui lui a valu le Prix Goncourt en 1933. Ce portrait en noir et blanc réalisé sur le balcon de son petit appartement de la rue Lalande, dans le 14ème arrondissement immortalise André Malraux les cheveux au vent, la cigarette aux lèvres, dans une image qui fait date. Cette même année, elle rencontre David Seymour, l’un des membres fondateurs de Magnum, lorsqu’elle photographie un congrès pour la défense de la culture réunissant des écrivains venus de trente huit pays et qui lui permet de saisir des instantanés de Boris Pasternak, Aldous Huxley et André Gide.

Elle collabore auprès de Life dès 1935. Avec des images sur les effets de la dépression à Newcastle-on-Tyne dans le nord de l’Angleterre, elle prend part à la révolution qui s’opère dans la presse avec un sujet intitulé « Northern England », qui paraît le 14 décembre 1936. Elle écrit également des articles en prenant le pseudonyme « Girix » (Gi pour Gisèle, Rix pour Richard). Ce sujet est également publié par Paris Match, la même année.

1936, elle  se marie avec Pierre Blum et obtient la nationalité française par naturalisation.

Elle soutient sa thèse, avec l’aide d’Adrienne Monnier, qui l’aide à la traduire en français.

Tout concoure à encourager sa passion dévorante des livres et de la littérature. Sa rencontre et ses amitiés du gotha des gens de lettres, tels Paul Valéry, James Joyce, Ezra Pound, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, André Gide, Nathalie Sarraute, André Breton, et Jacques Prévert, vont lui permettre de réaliser ses premiers portraits en couleur, grande première dans ces années d’avant guerre.

Elle dit: « C'est en 1938 que je découvris la pellicule en couleur. [...] Kodak et Agfa fabriquaient une pellicule en couleur que je pouvais employer dans mon Leica. [...] Mes trois premières images furent : un signal lumineux, une affiche Byrrh et la devanture d'un coiffeur ». Gisèle Freund, in "Le Monde et ma caméra"  éditions Denoël, 1970.

L’usage de la Kodachrome est une prouesse technique. En effet, ce film inversible (diapositive) de marque Kodak est  très peu sensible, avec seulement 8 ASA, il faut donc une grande dextérité pour obtenir des images nettes. L’usage de la pellicule au format 35 mm permet d’enregistrer 36 vues, ce qui s’avère une grande avancée technologique.

En mars 1939, Adrienne est encore présente pour montrer ses photos dans sa librairie. Romain Rolland, André Breton, et Jean-Paul Sartre voient ainsi leurs portraits couleurs projetés en grand.

Parmi ces images, figurent aussi Louis Aragon, Walter Benjamin, Jean Cocteau, Colette, Marcel Duchamp, T.S. Eliot, André Gide, James Joyce, André Malraux, Elsa Triolet, et Paul Valéry. Elle photographie aussi des femmes qui se revendiquent comme lesbiennes, telles Virginia Woolf, Vita Sackville-West, ou Sylvia Beach, une de ses amies.

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Elle expose chez Peggy Guggenheim à Londres, où elle se trouve lorsque la guerre éclate. Elle regagne Paris et doit son salut à un coup de téléphone ami, qui la prévient qu’elle a été dénoncée. Elle prend le train pour se réfugier à Saint-Sozy, dans un petit village du Lot, près de Souillac, chez des amis d’Adrienne Monnier.

Le 8 mai 1939, son portrait de James Joyce fait la couverture de l’édition du Time américain, avec un portrait en couleur réalisé en Kodachrome, à l’occasion de la sortie du livre « Finnegans Wake ».

Le 15 avril 1940, un reportage sur la Haute Couture à Paris signé Gisèle Freund paraît dans la revue américaine Life.

Elle passe deux ans à vivre dans la clandestinité, avant qu’André Malraux la fasse inviter par Victoria Ocampo, un écrivain milliardaire, éditrice de la revue littéraire SUR, en Argentine. Elle séjourne quelques temps à Buenos Aires auprès de celle-ci, puis part faire des reportages en Terre de Feu, et en Uruguay, malgré des problèmes de santé dus à la polio.

Elle travaille également pour le ministère de l'information du gouvernement de la France Libre.

1945, elle fonde à Buenos Aires les éditions « Victoria », pour promouvoir la publication de livre sur la France, ainsi qu’une association de soutien aux écrivains français « Solidaridad con los escritores franceses », qui permet d’acheminer plus de trois tonnes de vivres et de vêtements en France.

1946, après un exil forcé, Gisèle Freund rentre à Paris. Elle présente ses photos dans une exposition consacrée à l'art sud-américain, qui donne lieu à un livre, puis repart en Patagonie -Terre de Feu pour le compte du Musée de l'Homme et le ministère de l’information. Elle en ramène des photos de paysages, et un film en couleur.

Elle  est la première femme à rejoindre l'agence Magnum en 1947, à l’invitation de Robert Capa. Elle voyage aux Etats-Unis, au Canada, et en Amérique latine, au Pérou en Equateur, en Bolivie et au Brésil.

Elle divorce en 1948.

Accueillie au Mexique par le poète et écrivain Alfonso Reys, pour donner une conférence sur la littérature Française, elle passe finalement deux années à Mexico, de 1950 à 1952 au côté de Frida Kahlo, Diego Rivera, Alfaro Siqueiros, José Clemente Orozco et quelques autres personnalités du monde artistique et littéraire. Elle signe à cette occasion de nombreux portraits de ces artistes de renom.

Elle réalise un reportage sur Evita Perón en 1950, publié par Life, qui fait scandale, ses photos montrant le faste de celle qui devient la femme du président argentin. Il s’ensuit un incident diplomatique avec le gouvernement Argentin.

Elle fait aussi le portrait de l’écrivain Jorge Luis Borges, et du poète Pablo Neruda.

Polyglotte, elle donne des conférences sur la littérature en allemand, en français, en anglais et en espagnol.

Sa relation avec la célèbre agence Magnum prend fin.

« Robert Capa m'a virée de l'agence en 1954, lorsque les Etats-Unis m'ont refusé un visa d'entrée. J'étais sur la liste noire du sénateur McCarthy et Capa a eu peur pour l'avenir de Magnum à New York. Ça m'a fait très mal ».

Elle exerce alors comme photographe indépendante pour de nombreuses publications, tels Vu, Paris Match, Art et décoration, Images du Monde, Verve, ou Weekly Illustrated.

Elle continue à faire des portraits, notamment d’Henry Miller, de Tennessee Williams, de John Steinbeck, d’Alexandre Soljenitsyne, de  Le Corbusier, de Marguerite Duras, d’Henri Matisse, ou de Pierre Bonnard.

1965, « James Joyce à Paris. Ses dernières années », son premier livre de photographie est publié.

En 1968, elle est la première photographe invitée à exposer au Musée d'art Moderne de Paris.

Elle publie « le Monde et ma caméra » en 1970, puis « Photographie et Société », une analyse sociologique dans le prolongement de sa thèse parue en 1974, aux éditions du Seuil. Cet ouvrage devient rapidement un livre de référence dans le milieu de la photographie.

Pour la couverture de ce livre, elle choisit l’image de Jean Lattès intitulée l’œil perçant, qui n’est autre que l’œil d’Henri Cartier Bresson.

1975 elle expose à la galerie Robert Schoelkopf à New-York.

1977, elle publie « Mémoires de l’œil » aux éditions du Seuil, et devient la présidente de la Fédération française des associations de photographes créateurs. Elle prend position pour une plus grande reconnaissance de la photographie en France.

1978 elle reçoit le « Deutsche Gesellschaft für Photographie » (Prix de  photographie Allemand), qui lui est décerné à la Photokina.

1980, Gisèle Freund est la première photographe à recevoir le grand prix national des Arts pour la photographie en France.

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1981, elle est choisie pour réaliser le portrait officiel du président François Mitterrand. Elle raconte: « Je savais qu’un de ses fils venait d’avoir un enfant. Est-ce une fille ou un garçon ? Il a souri... J’ai appuyé ».

1982 elle est faite officier des Arts et Lettres

1983, on lui remet la Légion d’honneur.

1987, elle est décorée du Mérite national.

Le Centre Georges Pompidou lui consacre une exposition en 1991.

Elle fait don à l’état Français de plus de deux cent photographies peu de temps avant son décès à l’âge de 91 ans le 30 mars 2000 à Paris.

Elle est enterrée au cimetière Montparnasse, à deux pas du lieu où elle a vécu.

Gisèle Freund reste comme une  femme photographe des plus remarquables, par son courage, son engagement et sa volonté. Cette Intellectuelle féministe est l’une des rares photographes à avoir laissé des écrits sur la photographie. Elle se disait « journaliste reporter photographe » et refusait l’étiquette d’artiste, insistait sur le fait que ses images était d’abord et avant tout des documents. Ses photos de personnalités du monde artistique sont devenues des images iconiques qui ont marqué le siècle. Précurseur d’un style photographique qui va de pair avec l’avènement du Leica, elle choisit de portraiturer ses sujets dans leur environnement au lieu de les faire poser en studio, ce qui pour l’époque est nouveau. Pour avoir eu la chance de la rencontrer, j’ai souhaité tenter retracer son étonnant parcours.

Roland Quilici

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En savoir plus sur les illustrations de cet article :

Photo 1 : Gisèle Freund par Rauda Jamis - Editeur : Circe  - ISBN: 978-8477652052

Photo 2 : Memoires de l'oeil par Gisele Freund - Editeur : Seuil - ISBN: 978-2020046299

Photo 3 : Photographie et société par Gisèle Freund - Editeur : Seuil - ISBN: 978-2020006606

Photo 4 : Gisele Freund: Berlin-Frankfurt-Paris, Fotografien 1929-1962 par Gisèle Freund - Editeur : Jovis - ISBN: 978-3931321529

Pour en savoir plus sur l'auteur de cette rubrique :

Chronique par Roland Quilici
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